68. SUR LA PLAGE
Quand je me réveille, elle est là, tiède, blottie contre mon flanc. Ça sent bon. Ça bouge un peu, ce n’est pas animal, ce n’est pas végétal, ce n’est même pas humain. C’est Mata Hari et c’est divin.
Je me lève. Le soleil est déjà haut dans le ciel. Il doit bien être 10 heures. Les matines n’ont pas sonné. Je m’étire. Bon sang, je suis en vacances, deux jours de vacances, au Paradis, sur une île, avec une « fiancée » formidable, je ne sais pourquoi, ce monde qui me paraissait gris il y a quelque temps encore me semble tout à coup coloré.
Je me lève et vais vers le Soleil devant ma maison.
Salut à l’astre de lumière.
Je suis vivant. Merci mon Dieu.
Mon peuple doit être encore vivant. Merci encore.
Je suis aimé. Merci Mata Hari.
J’aime. Merci encore à Mata Hari.
Je ne suis plus seul, je suis « deux ».
Quant à Aphrodite… Plus j’y réfléchis et moins elle m’intéresse. Étonnant comme on peut être obnubilé par une femme et soudain s’apercevoir que ce n’était qu’une erreur. Je crois qu’à sa manière Aphrodite est plus à plaindre qu’à envier.
Les mots d’Hermaphrodite poursuivent leur chemin dans mon esprit : « Son plaisir est dans la séduction et non dans l’amour. » « Sa substance de vie, elle la gagne en éteignant celle des autres. » Même si je me doute qu’Hermaphrodite règle des comptes avec sa mère, il ne peut pas avoir tout inventé. Elle se nourrit du désir qu’elle inspire. La pire chose qu’on puisse lui imposer serait de la mettre dans un endroit isolé, loin de tout admirateur.
Pauvre Aphrodite. Pourtant, même les révélations de son propre fils n’avaient pas suffi à me détacher d’elle. Il aura fallu la rencontre avec un amour sincère pour que je comprenne son piège.
Pourquoi ai-je été à ce point fasciné par elle ? Peut-être parce que j’étais fasciné par ma propre déchéance à son contact. À moins que j’aie été curieux de savoir si j’arriverais à surmonter l’obstacle. On veut toujours connaître ses limites.
Je regarde Mata Hari dormir. Elle murmure des mots dans son sommeil. Elle doit rêver. Je ne comprends rien. Je l’embrasse dans le cou. Une femme m’enchaîne, une autre me libère. Le médicament et le poison sont de même nature, seul le dosage modifie l’effet.
Je réveille l’espionne néerlandaise en la couvrant de petits baisers.
— Mmmhhh…, grogne-t-elle.
Je découvre la peau fine de son cou.
— Laisse-moi. Je veux encore dormir, dit-elle en s’enfonçant sous les draps.
Soudain me prend l’envie de lui amener le petit-déjeuner au lit. Je m’enhardis hors de la villa. Tout est désert. Je me rends dans le Mégaron et récupère un plateau. Les Saisons me servent gentiment.
Je reviens en sifflotant un petit air de mon enfance. Le lit est vide. J’entends le bruit de l’eau dans la salle de bains et je vais la rejoindre sous la douche.
Finalement, je m’aperçois que je suis en train de recommencer ici une petite vie de couple de type « mortels ».
Une phrase de Terre 1 me revient : « Vivre à deux, c’est résoudre ensemble des problèmes qu’on n’aurait pas si on vivait tout seul. »
Après quelques moments érotiques sous la douche, Mata récupère des maillots dans les armoires : un petit bikini noir pour elle et un maillot bleu pour moi. Nous récupérons aussi des serviettes, des lunettes de soleil et même un parasol. Puis nous sortons pour profiter de ce week-end de loisir en Olympe. Nous nous acheminons vers la plage.
Des élèves dieux y sont déjà en sandalettes et en maillot de bain, serviette-éponge autour du cou. Édith Piaf passe en chantant Mon légionnaire : « Il était beau, il était grand, il sentait bon le sable chaud, mon légionnaaaaaaire. »
— Salut Michael, salut Mata, dit la chanteuse.
En suivant les autres élèves dieux nous aboutissons à une étendue de sable que je ne connaissais pas, ayant atterri bien plus au nord. Il y a là un espace de détente, équivalent des clubs de sport d’hôtels terriens.
Face à la mer est installée une buvette où les Heures et les Saisons distribuent des boissons rafraîchissantes, sans oublier glaçons, rondelles de fruits et pailles.
Des élèves discutent. Je capte des bribes de conversations. Deux d’entre eux analysent l’histoire de Terre 1 pour comprendre ce qu’il se passe sur Terre 18.
— Les Athéniens avaient pris une avance grâce à un tout petit détail inventé par un simple citoyen. Ils glissaient sous le siège des galériens rameurs de leurs bateaux un morceau de cuir mouillé qui permettait à leurs fesses de glisser d’avant en arrière. Du coup, l’angle des bras restant constant, ils gagnaient dix pour cent de puissance. Cela suffisait à remporter les batailles.
— Les Grecs envahissaient par la mer et les Romains par la terre.
— Oui, mais là où les Grecs se contentaient de placer un roi fantoche allié, les Romains instauraient une vraie politique d’occupation du territoire avec installation d’une garnison militaire permanente. Ils voulaient être sûrs de récolter leurs impôts.
— Les Romains ont quand même construit des routes et des monuments.
— Oui, pour mieux organiser le pillage des matières premières. Vers la fin de l’empire romain, la capitale était si riche qu’ils ne savaient plus quoi faire de leur argent.
— Un peu comme l’Espagne après l’invasion de l’Amérique. Trop d’or détruit une civilisation.
Je me rends compte qu’Olympie est non seulement en train de fabriquer de bons gestionnaires de peuples mais peut-être même quelques théoriciens de la technique de divinité.
Plus loin, deux autres élèves parlent des émeutes.
— J’ai compris comment on s’y prend, il faut repérer les meneurs et les isoler. Ensuite, les autres sont comme livrés à eux-mêmes. La rébellion les place dans une communauté. La police, pour pouvoir les démotiver, doit les ramener à leur individualité. Seuls, ils sont inoffensifs et ne veulent pas créer de problèmes.
Je n’ai plus envie d’entendre parler « travail ».
Dans un coin, des élèves dieux jouent aux échecs sur une table de camping posée sur le sable, d’autres au go, d’autres au jeu de rôles, d’autres enfin au Yalta, ce jeu d’échecs triangulaire où l’on joue à trois : les blancs, les noirs et les rouges.
Gustave Eiffel se mesure à Proudhon et Bruno.
— Salut Michael, salut Mata. Vous avez passé une bonne nuit ? demande Eiffel, complice.
— On ne vous a pas vus disparaître hier soir. Vous êtes partis comme des voleurs, ajoute Bruno.
Ne trouvant rien de bien original à répondre, je me contente de continuer à saluer les autres élèves dieux.
— Salut, Georges.
— Salut.
Le fait que ce matin, il n’y ait pas de cours, pas d’enjeu, pas de « suspense », me permet une détente inaccoutumée.
— Nous n’avons qu’à nous installer ici, propose ma compagne en désignant un coin où poser nos serviettes, entre La Fontaine et Voltaire.
— Parfait, dis-je, enfilant les lunettes de soleil.
Sur le côté, des élèves dieux jouent au volley-ball de part et d’autre d’un filet aux larges mailles.
Je m’approche d’un groupe plongé dans une partie de cartes que je n’identifie pas tout de suite, avant de reconnaître un jeu évoqué dans l’Encyclopédie : le jeu d’Éleusis. Il se prête parfaitement au lieu puisque sa règle est : le gagnant est celui qui arrive à trouver… la règle du jeu.
D’autres élèves dieux se baignent. L’eau a l’air un peu fraîche. Ils entrent très progressivement, s’aspergeant le cou, les épaules et le ventre. Édith Piaf chantonne pour se donner du courage. À présent elle entonne : « Non, rien de rien, non, je ne regrette rien. »
— Elle est bonne ? demandé-je à la cantonade.
Un satyre vient vers moi et me tire par le bras.
— Elle est bonne, répète-t-il.
— Fiche-moi la paix, dis-je.
— Fiche-moi la paix, fiche-moi la paix, fiche-moi la paix.
Quelle plaie, ces satyres et leur écholalie.
— Au début elle est un peu froide mais après on n’a plus envie d’en sortir, dit Simone Signoret, un peu crispée alors que l’eau la recouvre jusqu’aux épaules.
Je m’allonge sur ma serviette.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— On se repose, répond ma compagne.
Il me semble un peu immoral de sortir du lit pour dormir sur la plage, mais j’obtempère. Soudain, quelqu’un obscurcit le soleil.
— Je peux m’asseoir à côté de vous ? demande Raoul Razorback.
— Bien sûr, répond Mata Hari.
Mon ami s’installe.
— Je voulais te dire, Michael, que pour ton peuple dauphin et pour ton port des baleines, là… eh bien, je regrette ce qui s’est passé.
Il parle comme si ses mortels avaient agi à son insu.
Comme s’il était le père d’enfants ayant malencontreusement cassé une vitre avec leur ballon.
— Tu regrettes d’avoir laissé mes survivants fuir en bateau ? ironisé-je.
— Non, je suis sérieux. Je crois qu’il y a eu des maladresses, voire des réactions simplistes de ma part. Mais c’est probablement un contrecoup à l’offensive de ton Libérateur. Je ne m’attendais pas à ce que tout s’effondre aussi vite par la volonté d’un seul homme déterminé.
J’essaie de rester détaché.
— Ce sont les surprises du jeu.
— Avec les théonautes nous avons prévu une expédition après le dîner pour monter dans la zone orange. Nous avons les casques, comme je te l’avais dit, et…
— Attendez, moi aussi j’ai prévu pour ce soir un continent à explorer, proteste Mata Hari qui nous écoute.
— Ah bon, lequel ?
— Celui des cinq sens.
Je souris et lui baise la main.
— Désolé, Raoul, je dois gérer les priorités, réponds-je. Ce soir, ce sera encore sans moi.
Les Heures arrivent près de nous pour installer un gril de barbecue. Raoul décide d’aller se baigner.
Mata Hari et moi restons à bronzer comme des lézards.
— Ce soir je ne serai ni avec Raoul ni avec toi, dis-je.
Mata Hari baisse ses lunettes de soleil dévoilant un regard perçant.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Rien de spécial.
— Dis-le-moi sinon je t’empêcherai d’y aller.
Je lui chuchote à l’oreille :
— Je vais aller continuer la partie.
— Mais c’est interdit. C’est relâche. Nos peuples continuent d’avancer sans nous, sur notre dernière trajectoire.
— Justement, j’aimerais bien modifier un peu la mienne.
Mata Hari me considère, inquiète.
— Il n’y a rien à faire, nous n’avons plus accès au jeu.
Je l’embrasse.
— Je l’ai déjà fait.
— Ainsi c’était donc toi, le visiteur indélicat qu’évoquait Atlas…
— Moi et Edmond Wells. Nous n’avions pas le choix… nos peuples étaient réduits à un groupe de naufragés sur une coquille de noix ballottée par les tempêtes. De toute façon c’était tricher ou disparaître.
— Je comprends mieux maintenant comment vous avez créé une civilisation si avancée sur l’île de la Tranquillité[3].
— À nouveau l’époque me semble charnière. Laisser mon peuple à l’abandon une journée c’est… prendre un risque trop important.
— Mon peuple protégera le tien.
— Mais mon peuple n’est pas seulement sur la Terre des loups. Les hommes-dauphins sont éparpillés, et tous esclaves ou au mieux minorités opprimées. Je ne peux pas les abandonner.
Elle approche son visage du mien.
— Tu as le démon du jeu…
L’expression me semble étrange.
— C’est par là que Satan finira par nous avoir, la passion d’être dieu.
— Qu’y a-t-il de mal à ne pas vouloir perdre ?
Vous êtes bien tous les mêmes, vous les hommes. Dès qu’il y a des enjeux de pouvoir, on ne vous tient plus.
— Tu peux venir avec moi, Mata, si tu veux.
— Je voulais passer une soirée de douceur avec toi et tu es déjà en train de me parler travail !
Elle se détourne.
— Qu’est-ce que tu espères ? Faire revenir ton peuple sur le territoire ancestral des dauphins ?
— Pourquoi pas ?
Elle hausse les épaules.
— Tu les aimes donc à ce point, tes petits mortels ?
— Il y a des moments où ils m’énervent, d’autres où ils m’attendrissent, et d’autres encore où ils m’inquiètent. Je ne peux pas être indifférent à leur détresse.
Je viens contre son dos et la serre dans mes bras, ma tête posée sur son épaule.
— Depuis que je t’aime je les aime davantage. Ça doit être contagieux sur plusieurs dimensions.
Je lui donne un petit baiser sur le coude. Une région que pour l’instant mes lèvres connaissent peu.
Elle se tourne et me sourit. La formule a fait mouche. Elle plonge ses yeux dans les miens. Son front se plisse.
— Et si tu te fais attraper ?
Les Heures ont achevé de monter le barbecue et, aidées des Saisons, introduisent un mouton sur la broche.
— De toute façon, rien ne peut être pire que ce qui a failli m’arriver avec la Gorgone. Alors, crever pour crever, autant essayer de sauver mon peuple. À quoi servirait de survivre à son peuple ? ajouté-je.
Elle me repousse.
— Et moi, tu m’oublies ? Cela fait à peine vingt-quatre heures que nous sommes ensemble et déjà tu es prêt à me transformer en veuve !
Je lui propose d’aller nous baigner. L’eau est transparente, fraîche mais pas trop. Il fait beau. Je nage. Mata Hari crawle à côté de moi. Je lui propose de nous aventurer au large. J’ai toujours aimé nager loin. Mais elle ne souhaite pas s’éloigner de la côte. Je pars seul.
C’est alors que je vois un dauphin sauter hors des flots.
Je nage vers lui.
Un pressentiment m’étreint. Je le connais.
— Edmond Wells ? C’est toi, Edmond ?
Quelle belle fin pour une âme : se muer en dauphin dans l’océan du royaume des dieux.
Je m’approche, il ne fuit pas. J’attrape sa nageoire latérale pour le saluer, il se laisse faire. Alors je m’enhardis jusqu’à accrocher sa nageoire dorsale. Tous ces gestes me sont familiers car j’ai toujours vu mes hommes-dauphins les faire. Il me tire. Quelle sensation extraordinaire.
Par moments il oublie de me faire remonter et je m’asphyxie un peu sous l’eau, mais je m’habitue à prolonger mes apnées. Comme mes hommes-dauphins.
Enfin il me ramène à la rive.
— Merci Edmond pour la balade. Ainsi maintenant je connais ton sort.
Il repart en marche arrière, quasi vertical, en poussant un petit cri aigu et en hochant la tête comme s’il se moquait de moi.